Histoire

Guitar Gabriel

Cher amis,

J'ai franchi le seuil de la porte d'entrée de Guitar Gabriel pour la première fois en mars 1990. Il m'a regardé et m'a demandé : "Qu'est-ce que tu as fait jusque là ? Je sais où tu veux aller, je suis passé par là avant et je peux t'y amener." Il m'a montré le chemin et je l'ai suivi. Bientôt, Gabe et moi devinrent des habitués des drinkhouses1 de Winston-Salem, en Caroline du Nord. Les années se sont écoulées et nous nous produisions dans des clubs et des festivals à travers le sud est du pays. Nous avons aussi eu l'occasion de voyager en Europe quelques fois. Et lorsque nous n'étions pas en train de jouer, Guitar Gabriel et moi observions tous les anciens musiciens que nous connaissions.

Des musiciens tels que Macavine Hayes, Mr. Q., Willa Mae Buckner, Guitar Gabriel et Captain Luke sont devenus mes meilleurs amis. Ils avaient tous travaillé dans le showbiz, certains toute leur vie durant, d'autres juste les week-ends ayant par ailleurs un autre travail à temps plein. Chacun d'eux avaient une histoire merveilleuse et chaque histoire était différente. Outre leur amour de la musique, ils partageaient une même lutte pour joindre les deux bouts. Dépendant de maigres chèques alloués par la Sécurité Sociale ou, selon les mots de Gabe, "chantant des chansons d'autrefois en échange de quelques centimes", ils n'avaient jamais assez d'argent, ne serait-ce que pour les choses élémentaires. Les choix difficiles auxquels ils étaient confrontés à la fin de chaque mois me perturbèrent : de la nourriture ou des médicaments, le loyer ou la voiture, le chauffage ou le téléphone. C'est alors que j'ai décidé de consacrer ma vie à trouver un moyen d'aider ces artistes et tous les autres que je commençais à découvrir.

Le jour de la paie, j'emmenais alors dans mon vieux van tout le monde faire ses courses au magasin, au bureau de poste ou à la banque pour qu'ils encaissent leur chèque, puis au centre-ville pour payer les factures, puis à la maison à nouveau. Tous les deux mois, nous emmenions quelques uns de ces vieux musiciens et faisions la queue pour recevoir leur nourriture. Cette période de ma vie a été fascinante, une immersion complète dans un monde qu'il n'est pas souvent donné de voir à un jeune musicien blanc.

J'ai créé un bureau dans un petit local derrière la maison que Denise et moi louions à l'arrière d'un parking de voitures d'occasion à Winston-Salem. Depuis cette minuscule cabane, j'ai programmé des artistes et désespérément tenté de trouver des enregistrements bon marché pour Gabe et les autres. Je communiquais avec le monde extérieur à l'aide de cartes postales écrites à la main parce que je ne pouvais pas me permettre de me payer des coups de fil longue-distance.

En 1993, je m'étais rendu compte que la scène actuelle du Blues n'offrait que très peu d'opportunités pour mes amis, alors j'ai commencé à demander de l'aide autour de moi. J'avais perdu mon père d'une leucémie en 1986, mais il était un grand fan de musique et avait beaucoup de relations. J'ai commencé par passer quelques coups de fil à ceux qui m'avaient proposé leur aide en cas de besoin. C'est le meilleur ami de mon père qui vivait à Louisville, dans le Kentucky, qui fut le premier à répondre, en envoyant chez nous un camion entier rempli de la boisson Ensure, qui est une boisson nutritionnelle que nous donnâmes à Gabe et Willa. Cela a été un cadeau énorme et a contribué à la bonne santé de ces artistes.

Puis, Mark Levinson, un pionnier en matière audiovisuelle, me rappela. Mark était un des rares clients que mon père, avocat, avait conservés après que sa maladie s'était déclarée. Quelques mois avant qu'il ne décède, mon père avait aidé Mark à gagner une grosse affaire en justice, qui en gros lui permit de conserver son travail dans l'industrie hi-fi. J'ai dit à Mark que j'avais enregistré ces artistes de Blues incroyables depuis des années. Il m'invita à lui rendre visite.

Quelques semaines plus tard, en décembre 1993, je suis allé lui rendre visite dans son magasin à New York. Mark fut époustoufflé par mes humbles enregistrements. Alors qu'il écoutait ma musique, j'ai commencé à lui parler des conditions de vie de ces artistes. Il en fut touché et décida de m'aider.

L'idée d'une fondation à but non-lucratif vient de Mark et c'est lui qui baptisa Music Maker Relief Foundation. Il travailla jour et nuit sans relache à remasteriser les enregistrements et écrire quelques lignes pour le livret d'une compilation, "A Living Past". Mark commenca à utiliser le CD aussi dans les présentations qu'il faisait de son matériel hi-fi et demanda à ses clients de contribuer à notre cause. Notre premier soutien vint de la communauté audiophile. En janvier 1994, je m'en retournai en Caroline du Nord avec en main une fondation à but non lucratif et des promesses d'argent.

New York étant notre plate-forme sur le monde et Mark Levinson le défenseur de notre cause, il y eut bientôt de fortes manifestations d'intérêts, accompagnées de plus petites manifestations financières. Au mois d'octobre 1995, Mark rencontra Eric Clapton dans un bistro et lui fit part de l'histoire de la fondation. Intrigué, Eric vint dans notre studio quelques semaines plus tard, passa tout un après-midi à écouter ces enregistrements et à parler des artistes de Blues et de musique. Je pris un grand plaisir à enregistrer quelques morceaux de guitare avec Eric Clapton. Cette rencontre fit l'effet d'un souffle d'air nouveau sur Music Maker pour diffuser le mot. Nous commencions à voir notre nom cité dans la presse et à rencontrer des célébrités. Tower Records distribua nos CDs dans leurs magasins de New York et nous comptèrent parmi leur liste de radio. Dans le même temps, nous continuions de rechercher des opportunités de shows pour les artistes. Les donations continuaient de grandir et il nous fut possible d'envoyer de l'argent aux musiciens dans le besoin.

Ensuite, Mark invita Larry Rosen et David Grusen du label N2K dans son studio pour écouter les enregistrements. Début 1996, ils me proposèrent le poste de producteur pour une série d'albums présentant les artistes de Music Maker. Ils nous offrirent aussi un taux généreux de droits d'auteur pour la fondation. J'ai accepté le job et ai commencé à rassembler le nécessaire pour faire des albums. Denise et moi avons voyagé de manière intensive à travers le Sud avec un studio d'enregistrement ambulant, rencontrant des artistes encore plus talentueux et sous-estimés.

Entre-temps, Guitar Gabriel était décédé et nous avions déménagé dans une vieille ferme dans le village de Pinnacle, en Caroline du Nord. J'avais alors une immense médiathèque d'enregistrements et un petit salaire de producteur. J'étais toujours décidé à maintenir la fondation en vie. Un après-midi de décembre, je trouvais dans la boîte aux lettres une enveloppe adressée à la fondation. Je remontais l'allée de notre propriété, pensant qu'il s'agissait là d'une nouvelle commande de CDs. Du haut de la petite colline, j'ouvrai la lettre et eus peine à en croire mes yeux lorsque je découvris ce montant incroyable d'une donation anonyme ! Je sautai de la voiture et criai de joie. Puis, me retournai et regardai ma voiture redescendre toute seule le long de la colline; je l'avais laissée en position "neutre"...

Cela a marqué le début d'une période extrêmement fertile pour la fondation. Connaissant le grave état de nécessité dans lequel se trouvaient nos artistes bénéficiaires, Denise et moi-même avons commencé par augmenter le montant des allocations que nous distribuions, à étendre le champ d'action de nos programmes et à y inclure de nouveaux artistes. En l'espace d'un an, les réserves de la fondation furent presque vides une fois de plus. Sans un mot, un autre chèque généreux apparut. C'était incroyable ! Nous sommes devenus amis avec ce généreux donateur et il devint le squelette et héro caché de notre organisation. Tous mes artistes ainsi que ma famille lui vouons l'admiration et le respect les plus profonds pour sa direction et sa générosité.

N2K Records avait quelques mois à peine lorsque l'on m'avait embauché. Comme leurs stratégies marketing commencèrent à se solidifier, il devint clair que le travail que nous faisions ne sortirait jamais dans les bacs. Par miracle, au printemps 1997, la maison de disques Cello racheta mon contrat chez N2K.

À la recherche de nouveaux soutiens pour la fondation, j'ai voyagé en compagnie de B.B.King, alors qu'il enregistrait "Deuces Wild". B. était heureux de pouvoir nous aider. Il m'a également présenté à de nombreuses personnalités célèbres : les Rolling Stones, Dan Aykroyd, Jeff Beck, Bonnie Raitt et, de manière plus importante, à Taj Mahal.

Taj fut immédiatement conquis par Music Maker et très vite y consacra beaucoup d'efforts. Il vint à Pinnacle et fit quelques enregistrements avec Cootie Stark, John Dee Holeman, Algia Mae Hinton et Neal Pattman. Les neuf albums qu'il enregistra au total furent produits et distribués par les Warner Brothers en 1999. Taj reste aujourd'hui un très proche collaborateur, en dépit de son emploi du temps chargé en tournées et en enregistrements. Nous sommes extrêmement chanceux d'avoir cette légende vivante à nos côtés. Toute la famille de Music Maker l'adore pour tout ce qu'il a fait pour la fondation.

Taj nous a aussi permis d'obtenir la tournée historique "Winston Blues Revival", qui programma Music Maker dans 36 villes en 1998 et 1999. Ce fut une joie immense que de pouvoir rencontrer tant d'amoureux de la musique à travers les États-Unis. Je ne puis exprimer combien l'expérience de scènes de premier choix et de la presse nationale fut importante pour Cootie Stark, Neal Pattman, Beverly 'Guitar' Watkins et les autres artistes de Music Maker.

L'année 2000 commença sans l'aide d'aucun sponsor ou de maison de disques. Ce fut une période où nous eûmes à faire nos preuves si nous voulions rester debout. Par chance, un donateur m'invita à le rencontrer. Fan de Blues depuis des années, il croyait en notre mission et était impressionné par ce que nous avions accompli. Ceci-dit, en tant qu'homme d'affaires, il ressentit le besoin d'une structure plus solide pour notre organisation. Il nous présenta à Fred Tamalonis, consultant pour les organisations à but non lucratif. Avec l'aide de notre membre-donateur Marc Comer, nous engagions Fred pour qu'il fasse le bilan de notre organisation et qu'il conçoive un plan de développement.

C'est dans le cadre de ce plan de développement que la campagne annuelle de recherche de financements, the Music Maker Annual Fund, et notre nouveau programme, Visiting Artist, furent mis en place.

Nous sommes fiers du soutien que nous a accordé le philanthropiste Bill Lucado. Bill a pris notre mission à coeur et s'engage à un don de $100 000 chaque année dans le cadre de notre récolte de fonds. Nous tenons également à remercier tout particulièrement Bill Krasilovsky, "grande ponte du droit musical", qui a pu donner forme à notre succès.

Nous gardons l'espoir qu'un jour puisse exister "un Centre Music Maker", un lieu où les artistes puissent séjourner en résidence, partager leur présence et leur musique, enregistrer des albums et tenir des conférences. Nous imaginons une sorte d'attraction en bord de route où le public pourrait venir explorer des expositions documentaires, grignoter quelque chose et assister à un concert. Nous espérons que chacun puisse connaître l'art de ces grands hréos oubliés de la musique du sud est des États-Unis.

Ainsi, nous continuons à travailler et à rêver qu'un jour tout ceci devienne réalité. Nous savons que c'est grace à vous, nos membres donateurs, que nous sommes arrivés si loin et que c'est grace à vous que nous irons là ou nous rêvons d'aller. Pour tout cela, nous vous remercions.

Très sincèrement,

Tim et Denise Duffy.





Notes :
1 drinkhouses : une drinkhouse est une sorte de bar "maison", un bar improvisé de maniè toute à fait informelle au domicile d'un ami, où l'on vient boire et jouer ou écouter de la musique. C'est le lieu de retrouvailles d'un cercle d'habitués et chacun à son tour se fait l'hôte d'une drinkhouse... pour éviter les ennuis sans doute.

Aidez-nous à maintenir le blues en vie ! - Cliquez sur le bouton pour faire un geste.
 
Galerie photo